Klaus Michael Grüber: la mort d'un géant
Le metteur en scène Klaus Michael Grüber vient de s’éteindre dans sa maison de Belle-île, où se sachant condamné, il avait probablement souhaité revenir pour mourir. Loin des hôpitaux et du cirque médical. Loin de toute agitation. Creusant une fois encore le silence, ce calme impérial et cette tendresse aussi sereine que blessée qui habitait toutes ses mises en scène.
\"Le rêve au théâtre, c’est vraiment l’émotion. Il ne fait pas oublier Brecht car il avait raison. Mais en même temps, arriver à l’émotion. Sinon, le théâtre va mal tourner. Il faut une simplicité émouvante… Ne plus se contenter de 'belles mises en scène'… Il faut que le théâtre passe à travers les larmes… Il faut cet abandon\", nous déclarait–il (dans Libération du 6 décembre 1984).
C’était un jour finissant au Nemours, un café situé près de la Comédie française, où il venait de mettre en scène " Bérénice" de Racine, assurément l’un des plus hauts spectacles jamais donnés sur la scène de la salle Richelieu, dans un décor de Gilles Aillaud, son fidèle lui aussi disparu. Une soirée dont on se souvient comme d’un long mugissement, une plainte tenue et ténue, comme un silence bordé de mots, de ces vers si sublimes de Racine, de Grüber disant aux acteurs qu’il souhaitait " entendre le bruit de la plume de Racine sur le papier" , rapporte Marcel Bozonnet, qui faisait partie de la distribution.
Une sincérité d’écorché vif
On se souvient de ce spectacle comme d’une caresse, d’un frisson. On sortait d’un spectacle de Grüber un peu hagard, on avait voyagé si loin dans les tréfonds du théâtre. Et il en alla de " Bérénice" comme des autres splendeurs –dans le désordre : " Le Récit de la servante Zerline" (1986) avec Jeanne Moreau, " Sur la grand route" (1984), avec les acteurs de la Schaubühne de Berlin, " La Dernière bande" de Beckett et " Faust" , avec l’acteur Bernhard Minetti, " Les Bacchantes" (1974), " Empédocle" ( 1976), avec Bruno Ganz, " Six personnages en quête d’auteur" (1984), avec Angela Wincler, " Splendid’s" de Genêt, qu’il créa, " Iphigénie en Taulide" à la MC93 -on en sortait dans un état qui était comme le comble de la stupeur et de l’apaisement. Grüber, homme écorché, nous offrait le plaisir solaire et nocturne à la fois que seul le théâtre peut offrir lorsqu’il s’avance nu sur un plateau. " Calme ! " était un des mots qu’il aimait répéter aux acteurs qu’il dirigeait avec des mots rares, des énigmes poétiques.
Grüber était cet homme-là. Dénoué de tout faux-semblant, sincère, absolument sincère, violemment sincère. Une sincérité d’écorché vif. " Je suis d’une sincérité que je ne peux soutenir très longtemps" , disait-il encore, signe que la conversation serait bientôt terminée. Quand il répétait " La Mort de Danton" au théâtre des Amandiers de Nanterre (1989), il lui arrivait d’écourter les répétitions, lorsque sa sincérité ayant donné tout son suc, il risquait de " jouer" au metteur en scène comme le font beaucoup. Les acteurs le vénéraient. Dès 1971 (" Wozzeck" de Berg d’après Büchner), il signa aussi nombre d’opéras, souvent dans une scénographie d’Eduardo Arroyo. Les louanges suivirent là aussi. L’opéra prit de plus en plus de place dans sa vie et le dernier travail qu’il dirigea fut un " Boris Godounov" .
Grüber est le plus beau paradoxe que le théâtre ait jamais connu. Nul plus que lui ne voulut chasser le " Théâtre" du théâtre. C'est-à-dire l’hystérie, l’emphase, le paraître, le jeu du chat et de la souris entre un acteur et son personnage, l’épate, l’imagerie, le geste qui claque dans le vide, le théâtre qui fait la pute , qui racole, qui cherche à flatter l’audimat, le théâtre qui pue le compromis. Mais en même temps, Grüber exaltait la convention même du théâtre, ce lieu improbable entre le dedans et le dehors, ce lieu de tous les possibles : des paysans de Tchékhov aux visages peints comme des Indiens devant un public assis sur des chaises comme importées d’un village grec et le tout joué dans le quartier turc de Berlin (" Sur la grand-route" ).
Le clochard magnifique des " Amants du Pont neuf"
Son théâtre prit le théâtre à la source et à la gorge. Tout s'y tient dans la tension du présent, la densité de l’être-là. C’est un théâtre qui se fonde sur l’écoute. Tout en part, tout y revient. En miroir, il y a l’espace du regard, c'est-à-dire le corps de l’acteur, l’espace du plateau, lesquels disent le temps qui passe, la mort au travail. Entre ces pôles, le théâtre de Grüber déplie une électricité qui nous foudroie. Comme un verre qui se brise et dont la mélodie des éclats n’en finirait pas de se propager.
Né en 1941, Klaus Grüber avait été formé en Allemagne et au Piccolo de Milan où, des années durant, il regarda Giorgio Strehler travailler. Et c’est en Italie que cet Européen né signa ses premiers spectacles à la fin des années 1960. De retour en Allemagne, il se retrouva bientôt à la Schaubühne de Berlin avec Peter Stein, où il signa bien des spectacles et fit sortir le théâtre de ses murs (" Hölderlin" dans le Stade olympique de Berlin, etc.).
En 1975, son premier spectacle en France et en français, " Faust Salpêtrière" d’après Goethe à la Chapelle de la Salpêtrière, fut une émanation du Festival d’automne. Et on peut dire que tout un pan du théâtre français est né de ce spectacle où l’on retrouvait bien des acteurs (Wilms, Didi, etc.) qui allaient faire les beaux jours du Théâtre national de Strasbourg quand Vincent et Engel y signèrent leurs plus belles mises en scène. Chaque année ou presque, Grüber allait être invité à Paris au Festival d’automne. Son dernier travail théâtral fut un atelier autour des " Géants de la montagne" de Pirandello, avec les élèves du conservatoire de Paris et Michel Piccoli, il y a dix ans. Il arriva aussi à Grüber de faire -parfois- l'acteur : le clochard magnifique des " Amants du Pont neuf" de Léos Carax, c'est lui.
" Quitter le plateau"
C’est au Festival d’automne qu’il connut sa compagne, Marie Collin, qui, dans leur maison de Belle-Île, l’accompagna jusqu’à ses derniers instants. Bernard Dort, qui a parlé avec force de son travail, rapportait ces mots qu’il avait tenu à Colette Godard à propos de " Hamlet" :
" Le spectacle doit finir… La mort n’est pas une chose féroce. Il faut bien quitter le plateau."
Grüber a discrètement quitté le plateau et rejoint le silence qui lui était cher. Un immense silence grübérien qui n’a pas fini de nous hanter et de nous parler.
► Klaus Michael Grüber, il faut que le théâtre passe à travers les larmes ouvrage collectif - Ed. du Regard - 238p.
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qui c’est ce monsieur qui est mort ,
Au fait , il ya plus de 800 philippins qui sont morts !
et voilà comment en voulant remettre les choses à leur place vous avez, bien malgré vous je l’espère, mis tout sens dessus dessous. Ce sont là deux évenements incomparables et cette ironie n’empêche pas que, là, c’est vous qui les mettez sur le même plan!
Pourquoi ne pas rédiger vous-même un article sur cette tragédie!
http://alternativealaconstipationdelapensee.blogspot.com
Rue 89 devrait avoir le sens de la mesure dans le choix
des articles « A la Une »
No further comment!
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« No further comment »
Si seulement vous aviez tenu parole ! - Inculte.
Merci pour cet hommage magnifique et émouvant, l’article est passionnant et merveilleusement documenté et en plus j’adore votre plume (c’est du petit lait).
Encore merci!
Votre article compte parmi des tous meilleurs de l’année.
Bravo, ca fait vraiment plaisir !
je pense à Gilles Aillaud forcément avec lequel je l’ai vu rire, à Ellen Hammer, je pense à Berlin, à Kleist dont il parlait si bien et à tout ce qu’on ne peut que taire
Très bel article.
Merci.
« Un long mugissement
une plainte tenue
et ténue … »
Quelle superbe référence culturelle !
La mèche c’est donc éteinte .
à Dieu .
Merci à Toi l’ARTISTE !
MERCI
rue 89 fait dans le super intello rue de rennes
ça devient chiant
le quotidien des gens
vous savez : les gens …
Vous devenez pires que RAffarin
C’est extrêmement dommageable.
991 francis
Tout a fait d’accord avec vous
Ca prend le chemin du ‘NOUVEL OBS » etde la gauche caviar
Roi Dagobert,
Chaque mort est singulière…. la bêtise semble être plurielle.
chaque mort est singuliére !la mort de 800 philippins
est plurielle en effet!
la culotte à l’endroit,mais le cerveau à l’envers.
Cher minotaure dilettante
ne vous perdez pas dans le labyrinthe de vos pensées!
comme vous le dites ,c’est sans issue
Je crois ne pas « etre un bouseux » mais je ne connais pas ce monsieur
mais « paix à son âme »
nb: je n’ai rien contre les bouseux et ils me sont
plus sympa que l’elite dite’intellectuelle’
Vive le retour du salon de Mme de Stael !
J’ai signalé votre post parceque votre ton, ce que vous dites, n’a rien à voir avec un article signalant la mort d’un homme.
Que celle-ci vous soit indifférente est compréhensible.
Que vous signaliez EXPRESSEMENT que cette mort vous est indiférente est obscène.
j’ai signalé votre post….
vous êtes dans la délation cher monsieur ?
La délation nécessite l’anonymat, dagobert.
Je n’en bénéficie pas plus que vous.
Déluge.
hum..hum…
Cet article conte la mort « il avait probablement souhaité revenir pour mourir. Loin des hôpitaux et du cirque médical. Loin de toute agitation. »
Roi Dagobert compte les morts.
Merci de votre article.
Quand je lis certains commentaires j’ai honte que la médiocrité devienne « la norme ».
J’espère que jamais cette médiocrité, ce nivellement par le bas, ne viendra un jour au pouvoir.
En Allemagne, ce fut le cas avec les SS, incultes mais voulant imposer leur médiocrité.
On connaît la suite.
Et un point Godwin facilement gagné, un !
Plus sérieusement les gars, réagissez sur l’article, si le choix éditorial vous plait pas, allez voir ailleurs, mais c’est vraiment idiot les réflexions du genre « il y a plus important » ou « si vous parlez de ceci c’est pour ne pas parler de cela ». Y’a des espaces pour parler de tout, suffit de bien choisir son endroit, et l’impact de ce que vous direz n’en sera que plus grand.
J’ai connu Lagarce lors de l’annonce de son décès. J’en ai été désolée. Le théâtre demeure encore un domaine réservé car peu « médiatisé » ou peu « accessible » pour les petites gens telles que moi. Toutes mes pensées accompagnent Klaus Michael Grüber dans son dernier voyage en solitaire.
Bonjour,
Tout d’abord un dernier merci a Klaus Michael Grüber pour avoir existé, je n’ai vu que deux spectacles mis en scène par lui mais j’ai encore un grand souvenir du récit de la servante Zerline (de Herman Broch, si ma mémoire est bonne), vu au bouffes du nord, un peu par hasard. Sur cette notion de hasard (ou de chance, comme on voudra), tout le paradoxe du théâtre est là, comme dans la danse ou la musique, c’est à dire dans le spectacle « vivant », il faut prendre des risques, aller voir ce que l’on ne connait pas et là JP Thibaudat et ses chroniques du théâtre au delà du Caucase me manque, défricheur de spectacle, il prenait des risques pour nous, animé de suffisement d’amour de ce qui peut advenir pour nous éclairer un peu. Cette question est très bien développée, d’une autre façon, par Francis Marmande dans ses articles du Monde et ce devrait être une réponse à l’aplatissement total du monde et des esprits qui nous menace. Le théâtre c’est là, maintenant, et cela sera toujours autre chose, ailleurs. Libre à nous d’aller y voir.
Merci
Du fond du foyer,
Je lève mon verre à cette plume
Qui rend hommage aux poètes.
Merci Mister JPT,
La mémoire s’entretient comme un feu,
Et le temps des gens de théâtre est plus éphémère que les autres…
Dans ces temps mous sur les plateaux,
Rappelons-nous des temps vibrants et électriques!
Merci encore,
Celui Dufoyer.
Notre vie est un voyage
Dans l’hiver et dans la Nuit,
Nous cherchons notre passage
Dans le Ciel où rien ne luit.
En etes vous sur ?
eh bien voilà une nouvelle triste. merci pour ce bel éloge… et puis souscris à ce qu’écrit dufoyer
J’ai lu avec désespérance quelques billets commis par quelques abrutis. La connerie est vraiment un puits sans fond. Les cons sont partout qui nous encerclent. Affligeant. Courage, fuyons!
ne fuyons surtout pas Bebert! ne laissons pas la place à deux ou trois connards hargneux et incultes! ha non!
Merci Monsieur Thibaudat pour ce délicat passage qui nous fait regretter de n’avoir pas pu tout voir de ce « géant ».
De mon côté je me souviens de « DIE WALKÜRE » à Garnier … c’était en 1977! et un an avant à Nanterre d’une « Mort d’Empèdocle » d’Holderlin.
D’où j’extrais cette citation en bref hommage :
« Mais, comme un chien, va bientôt rôder
Dans la chaleur ma voix, par les ruelles des jardins »
Le « silence », dense et subtil, sied à cet homme, sauf celui de votre plume qui nous aurait privés de ce bel hommage si mérité.
Merci
merci JPT pour ce bel hommage, le théâtre et ses serviteurs ont bien besoin d’une plume comme la votre.